Présidentielle au Brésil: géopolitique, commerce, climat, démocratie... les enjeux d'une élection cruciale
Par TV5MONDE avec agences
Un Brésil profondément polarisé se rend aux urnes dimanche 4 octobre pour choisir entre deux projets incarnés par les favoris, le président sortant de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva, et le candidat d'extrême droite Flavio Bolsonaro. Quels sont les enjeux de ce scrutin ?
Un Brésil profondément polarisé se rend aux urnes dimanche 4 octobre pour choisir entre deux projets incarnés par les favoris, le président sortant de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva, et le candidat d'extrême droite Flavio Bolsonaro. Quels sont les enjeux de ce scrutin ? Le président Lula et le conservateur Flavio Bolsonaro s'affrontent dimanche lors d'une élection cruciale au Brésil. La principale puissance d'Amérique latine restera-t-elle à gauche ou rejoindra-t-elle la vague de droite et d'extrême droite encouragée par Donald Trump ? Bastion de gauche ou basculement conservateur ? L'Amérique latine a en effet basculé vers la droite et l'extrême droite ces dernières années, en Argentine, au Chili, en Bolivie, ou plus récemment en Colombie et au Pérou. Si Lula l'emporte, le Brésil, qui concentre près de la moitié du PIB et de la population de l'Amérique du Sud, demeurera le grand bastion de gauche latino-américain, aux côtés du Mexique.
Your browser doesn't support HTML5 video.
Mais une victoire du fils de l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro transformerait la vague conservatrice en raz-de-marée. Oliver Stuenkel, professeur de la Fondation Getulio Vargas, relativise toutefois le poids de l'idéologie dans les relations régionales: " L'alignement total entre ces pays est plus rhétorique que réel ". Selon lui, malgré les attaques de Javier Milei contre son homologue brésilien, les relations entre le Brésil et l'Argentine, partenaires commerciaux stratégiques, ont relativement peu changé. Relations avec les États-Unis Allié de la famille Bolsonaro, le président américain Donald Trump a imposé plusieurs vagues de surtaxes sur des produits brésiliens. L'an dernier, il avait invoqué une " chasse aux sorcières " contre Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d'Etat. Si Lula est réélu, Washington continuera probablement à faire pression à coup de droits de douane pour distendre les liens du Brésil avec la Chine, estime Regiane Bressan, professeure de relations internationales à l'Université fédérale de Sao Paulo. Les États-Unis sont le deuxième partenaire commercial du Brésil, derrière la Chine. Lula a brandi l'étendard de la souveraineté face à ce qu'il dénonce comme l'interventionnisme de Donald Trump, après la victoire de candidats de droite soutenus par le président américain au Chili, en Colombie ou au Pérou. " Le Brésil n'est dans l'arrière-cour de personne ", a-t-il lancé à l'Assemblée générale des Nations unies. Les relations entre Donald Trump et Luiz Inacio Lula da Silva ont connu des hauts et des bas, sur fond de divergences politiques et de bras de fer commercial. Le républicain et son homologue, pourtant opposés politiquement, privilégient le contact direct pour négocier. Lula l'avait montré en abordant Donald Trump dans les couloirs du siège de l'ONU en septembre 2025 pour lui demander de débloquer les relations bilatérales. Le président américain avait alors vanté leur " excellente alchimie ". Quelques mois plus tard, en mai, il invitait Lula à la Maison Blanche. Lors de cette rencontre, le président brésilien était parvenu à relancer les négociations commerciales pour tenter de limiter l'impact sur son pays des droits de douane américains. Mais ce rapprochement n'a pas empêché les relations de se dégrader à nouveau, et, trois semaines après avoir reçu Lula, Trump accueillait Flavio Bolsonaro pour une rencontre à huis clos à la Maison Blanche. La relation diplomatique est ensuite entrée dans une nouvelle zone de turbulences en août. Les États-Unis ont nommé un ambassadeur, Daniel Perez, dont le Brésil a tardé à accepter la nomination, en raison des craintes d'une possible ingérence de sa part dans la campagne présidentielle. En réaction, le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a décidé de révoquer le visa de l'actuelle ambassadrice du Brésil à Washington, Maria Luiza Ribeiro Viotti.
Your browser doesn't support HTML5 video.
Lula a laissé passer la tempête diplomatique et a de nouveau relancé les négociations commerciales après un entretien téléphonique fin août avec Trump. Pour l'analyste Bruna Santos, directrice du programme Brésil au sein du centre de réflexion Inter-American Dialogue, cette capacité de Lula à dialoguer avec son homologue ne devrait pas jouer en sa faveur en vue de la présidentielle. " L'électeur brésilien est préoccupé par d'autres sujets ", estime-t-elle auprès de l'AFP. " La politique étrangère n'aurait d'incidence sur l'élection que s'il y avait une menace très concrète pour la souveraineté ", ajoute-t-elle. Une présidence de Flavio Bolsonaro serait davantage alignée sur Washington, mais le puissant secteur agricole brésilien, soutien essentiel du courant conservateur, opposerait " son veto immédiat " à tout éloignement commercial vis-à-vis de la Chine, selon Regiane Bressan. Jusqu'à présent, Donald Trump n'a pas apporté son soutien formel au fils aîné de son allié Jair Bolsonaro. Test démocratique Jair Bolsonaro a attaqué pendant des années, sans preuves, le système de vote électronique en vigueur au Brésil. Et il n'a jamais reconnu publiquement sa défaite de 2022 face à Lula. Le 8 janvier 2023, des milliers de ses partisans ont saccagé les sièges des principales institutions à Brasilia, une semaine après l'investiture du président de gauche. Au début de sa campagne, Flavio Bolsonaro a semé le doute à propos des urnes électroniques, même s'il a ensuite affirmé qu'il respecterait les résultats. La semaine dernière, devant l'Assemblée générale de l'ONU, Lula a défendu un système électoral " moderne et robuste " et s'est engagé à empêcher les " ennemis de la démocratie, qu'ils soient nationaux ou étrangers, de porter atteinte à la volonté populaire ". Flavio Bolsonaro a été lancé par son père comme candidat après la condamnation de ce dernier à 27 ans de prison. Peu connu du grand public jusque récemment, il se présente comme une version " plus modérée " de son géniteur. Il affirme toutefois que son père restera sa " boussole ". Flavio Bolsonaro a certes hérité du nom et de la base électorale de son père, mais pas de l'aura qui a aidé Jair Bolsonaro à remodeler la droite brésilienne. Sa principale promesse est d'importer la manière forte face à la criminalité adoptée par Nayib Bukele, le président du Salvador, très critiquée par les défenseurs des droits humains. " Comparé à son père, il est plus affable et sociable (...) mais cela ne veut pas dire qu'il n'est pas idéologiquement d'extrême droite ", estime l'analyste politique Thomas Traumann. Programme économique et corruption Le troisième mandat de Lula s'achève sur un taux de chômage historiquement bas, une inflation maîtrisée, mais aussi un ralentissement économique et une insécurité rampante, sur laquelle surfe Flavio Bolsonaro. Pour tenter de s'assurer le soutien des classes populaires, Lula a revalorisé son programme d'aide sociale Bolsa Familia et interdit les paris sportifs en ligne, sources d'endettement pour des millions de Brésiliens.
Your browser doesn't support HTML5 video.
Mais le champion de la gauche n'a jamais réussi à se débarrasser de l'étiquette de " voleur " collée par la droite. Une condamnation pour corruption l'a conduit en prison en 2018-2019, avant d'être annulée pour motifs de procédure et pour cause de partialité du juge . Le fils Bolsonaro affirme vouloir tourner la page de la " corruption " des gouvernements Lula. Mais il fait l'objet d'une enquête pour corruption dans le cadre de la production d'un film sur son père, en partie financé par un banquier accusé d'une énorme fraude, Daniel Vorcaro. Le candidat nie toute malversation. Les supposés liens du banquier avec un juge de la Cour suprême, responsable du procès de Jair Bolsonaro, ont par ailleurs déclenché une crise sans précédent au sein de la plus haute juridiction. Et affecté la campagne de Lula, qui avait souvent loué le magistrat. (Re)lire Brésil: à un mois de la présidentielle, une enquête pour corruption rattrape Flavio Bolsonaro, fils aîné de l'ancien président " Il y a une certaine lassitude chez les électeurs, qui pensent que tout le monde est corrompu ", relève le professeur Joscimar Silva, de l'Institut de sciences politiques de l'Université nationale de Brasilia. Amazonie et climat Le Brésil joue un rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique car il abrite une grande part de la forêt amazonienne. Le sujet n'a toutefois pratiquement pas été évoqué durant la campagne électorale. La déforestation a fortement diminué sous le gouvernement Lula, et il promet de l'éradiquer d'ici 2030. Il est cependant critiqué pour son soutien à l'exploration pétrolière près de l'embouchure de l'Amazone.
Your browser doesn't support HTML5 video.
À l'image de Donald Trump, Flavio Bolsonaro se refuse à attribuer le réchauffement climatique à l'activité humaine. Il a promis de mettre fin à la déforestation d'ici 2029, mais le soutien appuyé dont il bénéficie de la part de l'agro-négoce jette une ombre sur cet engagement. Quel avenir pour la Cour suprême ? Les Brésiliens vont également voter dimanche 4 octobre pour leurs députés et renouveler aux deux tiers leurs sénateurs. Le Parlement est actuellement à forte majorité conservatrice. Les sénatoriales ont une importance particulière car le prochain président pourra nommer jusqu'à quatre des onze juges de la Cour suprême, et ses nominations doivent être approuvées par la chambre haute. En avril, le Sénat a rejeté le candidat de Lula pour le haut tribunal, ce qui ne s'était pas produit depuis plus d'un siècle. Lui-même sénateur, Flavio Bolsonaro ambitionne de destituer le juge Alexandre de Moraes, qui a conduit le procès de son père à la Cour suprême.