"Frais différenciés" pour des étudiants étrangers à Strasbourg: l'inquiétude demeure, l'Université échoue à interdire une manifestation
Par Valerie Tibet
Malgré la contestation, l'Université de Strasbourg Unistra dans l'est de la France a décidé de maintenir sa politique de frais différenciés pour les étrangers en 1ère année de Master. Une manifestation a été organisée ce jeudi 21 mai dans les rues de la ville alsacienne, malgré une tentative d'interdiction qui a été retoquée par le tribunal administratif. Un de ces étudiants qui risque la désinscription et une OQTF témoigne à TV5MONDE.
Malgré la contestation, l'Université de Strasbourg Unistra dans l'est de la France a décidé de maintenir sa politique de frais différenciés pour les étrangers en 1ère année de Master. Une manifestation a été organisée ce jeudi 21 mai dans les rues de la ville alsacienne, malgré une tentative d'interdiction qui a été retoquée par le tribunal administratif. Un de ces étudiants qui risque la désinscription et une OQTF témoigne à TV5MONDE. Arrivé en France pour poursuivre un master à l’université de Strasbourg, Joseph* pensait avoir franchi une étape décisive dans son parcours universitaire. Sélectionné via Campus France après plusieurs années d’excellence académique dans son pays, il rêvait de devenir chercheur. Mais quelques semaines avant son départ, il découvre l’existence des "droits différenciés" appliqués aux étudiants étrangers extra-européens. Aujourd’hui, malgré ses examens validés, il risque la désinscription et une OQTF, une obligation de quitter le territoire français, faute de pouvoir régler plusieurs milliers d’euros de frais universitaires. Il a répondu aux questions de TV5monde mais a tenu à garder l'anonymat. "J’ai travaillé pendant des années pour intégrer une université française" Selon Joseph, "la sélection est très rigide. Il faut avoir un excellent dossier scolaire. Aujourd'hui, les règles ont changé: on peut candidater principalement après le baccalauréat ou après une licence pour entrer en master. Moi, je suis venu en France pour faire un master. Durant tout mon parcours universitaire, j’ai travaillé pour obtenir de très bonnes notes afin d’intégrer une université française. Pour moi, c’était un objectif très important". Joseph a découvert l'existence de frais différenciés très tardivement. " Je l’ai appris seulement deux semaines avant de venir en France, grâce à des amis déjà sur place. J’avais déjà acheté mon billet d’avion et engagé énormément de dépenses. C’était impossible de renoncer. Je pensais qu’une exonération serait possible, mais on nous a expliqué que comme c’était notre première année en France, nous n’y avions pas droit". "Avant même l’obtention du visa, l’ambassade exige qu’on justifie des ressources financières suffisantes. Il faut présenter soit une garantie bancaire, soit un garant capable de verser environ 615 euros par mois", poursuit-il. " Mais ces sommes ne couvrent pas les droits différenciés. Mes parents prennent déjà en charge mon logement, ma nourriture et mes dépenses quotidiennes. Je vis dans un logement privé, pas en cité universitaire. J’ai déjà payé 254 euros de frais d’inscription, puis environ 1 500 euros supplémentaires. Aujourd’hui, j’ai versé près de 1.754 euros au total, mais il reste encore une somme très importante à payer" Cette situation a également des conséquences sur sa famille: "C’est extrêmement difficile. Mes parents ont déjà dû contracter des prêts bancaires pour m'aider", nous explique-t-il . "Dans mon pays peu de personnes gagnent l’équivalent des sommes demandées par les universités françaises. Aujourd’hui, ils doivent mettre de côté leurs propres projets pour essayer de régler ma situation ici. Moi-même, j’ai deux mois de retard de loyer, soit plus de 1.000 euros supplémentaires à payer. Avec la différence entre l’euro et notre monnaie, tout devient beaucoup plus compliqué. "Tous les sacrifices faits pour venir étudier ici pourraient être anéantis" Il juge le risque s'il ne parvient pas à payer "énorme". "Administrativement et pédagogiquement, nous pouvons être désinscrits de l’université. Si cela arrive, nous ne pourrons plus nous réinscrire l’année suivante. Et comme nous sommes étudiants étrangers, nous devons renouveler notre titre de séjour chaque année. Pour cela, la préfecture demande des certificats de scolarité et des relevés de notes", affirme-t-il. "Si la désinscription devient effective, nous n’aurons plus ces documents. Cela peut entraîner un refus de renouvellement du titre de séjour, puis une obligation de quitter le territoire français. Autrement dit, tous les sacrifices faits pour venir étudier ici pourraient être anéantis", conclut-il, précisant que l'Université lui a proposé un échéancier de paiement qui s'étale dans son cas sur deux mois, avec près de 1.100 euros à verser chaque mois. "Pour un étudiant étranger, c’est quasiment impossible", affirme-t-il . "Nous sommes limités à 20 heures de travail hebdomadaire et, en réalité, nous gagnons rarement plus de 600 ou 700 euros par mois. Comment payer un loyer, se nourrir et verser plus de 1 000 euros mensuels en même temps ? Aujourd’hui, nous dépendons de l’aide de nos proches, des prêts bancaires et parfois des cagnottes mises en place par des syndicats étudiants". "Les autorités ne mesurent pas le poids psychologique que cela représente. Être étudiant étranger, c’est déjà vivre loin de sa famille, dans un système universitaire différent, avec une pression académique importante. Il faut fournir énormément d’efforts pour s’adapter" , explique-t-il. " Quand on ajoute à cela ce que j’appelle un 'harcèlement financier', cela devient très lourd mentalement. Beaucoup d’étudiants vivent dans une angoisse permanente. Nous ne pensons même plus à sortir ou à profiter de la vie étudiante. Quand nous ne sommes pas en cours, nous réfléchissons uniquement à la manière de trouver de l’argent pour payer". *Le prénom a été modifié.