Gaspard Koenig: «L’affaire Thélyson Orélien aurait pu être évitée»
Pour le philosophe et romancier français, il est urgent de clarifier l’usage de l’IA dans la création littéraire. Son dernier livre, Consonno, est le premier ouvrage francophone dont l’origine 100% humaine est garantie dès la couverture. Un choix fort, assumé par ce technophile repenti. Entretien.
Comme romancier, Gaspard Koenig s'intéresse aux éléments: la terre et l’eau (_Humus_ , puis _Acqua_ , déjà parus), bientôt l’air et le feu. Comme essayiste et citoyen, il s’est maintes fois frotté au monde sensible, choisissant de se rendre à Rome à cheval avant de se lancer corps et âme dans le maraîchage puis dans l’exploration de ruines urbaines, objet de son dernier livre, _Consonno_.
Mais il y a quelques jours, dans les allées du festival Livres en Marches, près de Chambéry, paré de son habituelle tenue (chemise bleue, gilet, béret rouge), c’est contre un ennemi immatériel qu’il semblait en croisade. De fait, son dernier ouvrage est le premier à bénéficier du label «Livre sanctuaire – 100 % humain» mis en place avec les Éditions de l’Observatoire (groupe Albin Michel)_._ Avertissement:
_«Vous entrez dans un livre sanctuaire, fruit d’une intelligence humaine. Aussi, fidèles à la conception de la littérature qui nous anime, l’auteur s’est engagé auprès de son éditrice, de ses lecteurs et lectrices, à ne pas utiliser d’IA générative dans la rumination, la conception et l’écriture de son ouvrage»._
Gaspard Koenig a beaucoup contribué à la conception de ce label, lancé avant le scandale Thélyson Orélien. Gage de transparence entre l’auteur, l’éditeur et les lecteurs, il véhicule une vision du monde et de la créativité dans laquelle les machines sont priées de rester à leur place.
##### **Heidi.news. Comment est né ce label «Livre sanctuaire»?**
**Gaspard Koenig.** L’idée a germé lorsque Abel Quentin a publié Sanctuaires _(Éd. de l’Observatoire, mai 2026),_ un pamphlet d’auteur appelant à boycotter l’IA générative dans l’écriture. En juin de cette même année, Abel et moi avions également co-signé, avec 150 autres écrivains, une tribune dans _Le Monde_ appelant à la même chose – une tribune d’ailleurs signée par Philippe Claudel, le président du jury du Goncourt, qui a choisi de sortir le livre de Thélyson Orélien de la sélection. Nous sommes aussi en contact avec des politiques, notamment Laure Miller, qui est à l’origine de la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et qui est assez radicale sur l’idée de récupérer notre souveraineté cognitive individuelle.
Assez naturellement donc, en parlant de ces initiatives avec les responsables de l’Observatoire, nous nous sommes dit qu’il fallait clarifier notre rapport au lecteur et à l’éditeur, en l'occurrence pour leur dire que nous n’utilisons pas l’IA et que nous en sommes fiers. Formaliser cela a pris un peu de temps, car il fallait un label, un logo, un nom, une formulation juridique pour les contrats… Par hasard, donc, c’est avec mon livre que cela a commencé, et j’en suis très content car je suis prêt à m’engager pour ces idées-là.
##### **À quoi ce label engage-t-il, puisqu'il est encore difficile de savoir avec certitude si l’IA a été utilisée, et a fortiori comment?**
Évidemment, cela relève du déclaratif. Concernant Thélyson Orélien, je ne sais pas s’il a utilisé l’IA ou pas. Mais faisons une expérience de pensée: imaginons qu’il l’a utilisée, et que lorsqu’il donne son manuscrit à Grasset, l’éditeur ne lui pose aucune question à ce sujet. Ainsi, par des non-dits, on se retrouve avec le problème que l’on a aujourd’hui. Si, en revanche, l’auteur avait eu une discussion avec son éditeur, et que celui-ci lui avait dit «voilà ce que nous pensons de l’IA, et voilà le label sur lequel tu vas t’engager», cela aurait été différent. Parce que sinon, le fait d’avoir utilisé l’IA deviendrait, en plus d’être une imposture morale, une fraude.
Autrement dit, ce label ne dit pas que l’éditeur a les moyens de vérifier, ni qu’il va le faire – il n’est pas question de faire la police – mais il instaure une relation éditeur à auteur qui devrait considérablement décourager ces derniers d’utiliser l’IA sans le dire. De fait, certains éditeurs ont cette conversation avec des auteurs qui l’utilisent, et échangent sur leur façon de s’en servir. Nous, avec ce label, nous dirons que nous n’en voulons pas chez nous.
##### **Ce label précise que l’IA n’a été utilisée ni pour l’écriture, ni la conception, ni même pour la rumination du livre. N’est-ce pas un peu radical?**
Jusqu’à il y a trois ans, tous les livres du monde étaient écrits sans IA. Qu’on m’explique ce qui est radical! Moi je ne l’utilise pas du tout, et mon quotidien n’a pas changé. C’est le principe et la beauté du concept: la vertu de la radicalité, c’est que les choses sont claires. Si on commence à s’amuser à dire qu’il y a 2%, 10% d’IA, c’est fini.
##### **Pourquoi pensez-vous important d’exclure toute utilisation de l’IA dans la conception d’un livre?**
Je ne peux pas interdire l’utilisation de l’IA dans la littérature, mais j’y suis totalement opposé. Je ne veux lire aucune phrase qui n’ait été écrite par une personne. Je veux entendre un être humain derrière un texte. C'est pour cette raison que l’on se demande encore qui est Homère, ou que l’on interroge la paternité des textes de Molière. C’est parce qu’un livre est un dialogue avec un écrivain. Lire un livre est intersubjectif. En lisant, on entend une sonorité et on reconnaît quelqu’un. C’est très humain, en fait.
Ensuite, je ne veux pas écrire avec de l'IA parce que je sais que ce que je fais de plus créatif, c'est précisément quand je me trompe, quand je travaille, quand j'ai du labeur, quand je fais des efforts et quand ce n’est pas facile. La créativité vient du travail de la matière, comme un artisan. Si on ne travaille plus la matière, on va faire des meubles Ikea. Là, tout passe dans la machine, tout est normé, et ça va donner un meuble correct, mais ce ne sera pas une armoire normande. Ça ne le sera jamais. Moi, je continue à faire des armoires normandes. Il se trouve en plus que c’est mon métier, et que je suis heureux comme ça.
##### **Certains lecteurs, et même certains auteurs, défendent pourtant l’idée que c’est le résultat qui devrait être jugé, non le procédé. Qu’en pensez-vous?**
Dire que seul le résultat compte est une logique très cohérente avec le paradigme économique actuel de process et d’optimisation. Le cœur de mon essai _La fin de l’individu_ (Éd. de l'Observatoire, 2019) consiste à dire que ce qui construit une personnalité, ce sont ses erreurs, ses errances, le fait d’assumer et d’être soi quand on s’est trompé. Si on donne tout de suite le résultat, l'individu disparaît dans le processus, la construction d'une singularité individuelle disparaît dans le processus, et cela a des répercussions politiques parce que nous finissons tous soumis. C’est la formule de Tocqueville, qui disait «nous allons vous ôter la peine de penser». Et alors évidemment que nous deviendrons tous des moutons, et que la démocratie n’aura plus aucun sens.
##### **Ce n’est pas réactionnaire? Ou la peur d’être remplacé?**
D’abord, je suis plutôt technophile, ce qui m’a poussé, en 2018, à faire un tour du monde pour écrire un livre sur l’IA. Cela a initié mon virage. En rencontrant beaucoup d’acteurs du secteur, j'ai réalisé que le problème n’était pas tant la super-intelligence, qui pourrait devenir un problème, mais celui de la perte du libre arbitre. Le fait d’accepter que d’autres prennent des décisions à notre place – et l’IA, ce n’est jamais que la foule. Je suis donc revenu très critique de mon tour du monde de l’intelligence artificielle.
Toujours est-il que je ne suis toujours pas technophobe, et ne pense pas, comme l’école de Jacques Ellul par exemple _(philosophe et théologien protestant français, 1912-1994, ndlr_.), que la technologie est par essence nocive, qu’il n’y a pas de bonne technologie. Je pense qu’il y a des technologies neutres, et que chaque société et chaque humain a le droit de s’en servir selon ses valeurs. D’ailleurs, on sait cloner des humains mais on a décidé de ne pas le faire. Et donc cette peur de paraître ringard en rejetant l’IA serait, précisément, ringarde. D’ailleurs, je remarque qu’aux États-Unis, les politiques, les étudiants et le grand public sont beaucoup plus critiques qu’en France.
##### **C’est-à-dire?**
La gauche de Bernie Sanders et de Chomsky commence à faire de l’idée de récupérer son intelligence une question politique. Et quand Eric Schmidt, fondateur de Google, a fait son discours d'inauguration sur un campus américain, il y a quelques mois, il s'est fait siffler par la salle. Quand j’entends [le candidat à la présidentielle française] Édouard Philippe dire qu’il veut un agent IA par écolier, je me dis que je ne pourrai jamais voter pour lui.
Je crois que le progrès n’est pas entièrement assimilable au développement de la technologie, et que séparer science et techniques serait salutaire. On le voit désormais dans l’agro-écologie, qui de plus en plus s’éloigne des solutions ultra-techniques. Dans le cas de l’éducation, on peut aujourd’hui considérer que le progrès humain serait que les gens réapprennent à lire. On a des générations qui ne savent plus lire. Si ça ce n’est pas une régression…
##### **Changeons de perspective: en tant que lecteur comment allez-vous choisir comment et qui vous allez lire?**
Je dois dire que jusqu’à il y a très peu de temps, j’étais dans ma bulle, et n’imaginais pas à quel point les gens sont contaminés et utilisent l’IA pour écrire le moindre mail… Je trouve ça humiliant de recevoir un mail écrit avec de l’IA. Je suis pas un objet! Dans un mail, même dans un texto, on met quelque chose de soi, un tout petit style, ou une blague, ou un rien qui veut dire quelque chose. Maintenant on dit à l’IA «donne-lui rendez-vous à tel endroit»… Comment peut-on accepter de faire lire à quelqu'un quelque chose qu’on ne s’est pas donné la peine d’écrire? Et comment peut-on imaginer que l’autre va se donner la peine de le lire? À moins, bien sûr, qu’il le fasse traiter par sa propre IA, et là le truc se mordra la queue. Autant demander aux IA de se rencontrer à notre place et de nous donner le résultat de la conversation, ce sera plus efficace. Et comme ça, on pourra profiter de notre temps libre pour être créatifs et humains. Sauf qu’on vient justement de perdre notre créativité…
##### **C’est avant tout une question de transparence?**
Nous créons ce label et voulons qu’il se répande pour être sûrs d'entrer dans un espace clair. Parce qu'effectivement, ça me trouble, ça m’ennuie et ça me met en colère. Vraiment, le fait de ne pas dire quand on utilise l’IA devrait être criminalisé.
De la même manière, depuis quelque temps, je retrouve des citations de moi dans des journaux ou dans des revues, qui disent à peu près ce que je pense, mais pas avec mes mots. Évidemment, il n'y a pas la source, je suis donc persuadé que l'auteur du papier a demandé au stagiaire qui a demandé à l’IA, qui à son tour est allée chercher des trucs en ligne et a fait un petit machin pourri. Mais moi, si je passe six heures par jour devant un écran à choisir des mots et à travailler mon style – qu’on l’aime ou pas – ce n’est pas pour qu’il soit déformé par une machine.
La mise en forme compte aussi considérablement. Si seul le message comptait, alors mon livre ne ferait qu'une page. Ce qui compte, c'est le chemin, c'est la manière dont on le met en musique, c'est l'intérêt qu’on arrive à susciter pour que le lecteur tourne les pages.
##### **Derrière la question des sources, il y a celle de la matière dont se nourrit l’IA générative…**
Si les concepteurs des IA tuent leurs sources – parce que les journalistes ne seront plus payés, puisque personne ne comptera sur leurs articles – très vite, tout tournera en rond. Il est d’ailleurs prouvé que les IA commencent à se mordre la queue et à se dégrader. Et c’est normal, car l’IA repose sur un afflux continu de matière humaine créative. Donc il n’est pas impossible que, vu le bazar que tout cela va générer, les gens recommencent à faire les choses d’eux-mêmes. Globalement, la civilisation humaine procède par erreurs et corrections. Pour l’IA, il va aussi y avoir des retournements. Ça commence à arriver.
##### **Vraiment?**
Critiquer l’IA, en France, est très bien reçu. Et c’est étonnant, parce que dans les sondages, le taux d'adoption est très fort, mais le taux d'acceptation est très faible. Comme pour les réseaux sociaux. Autrement dit, les gens n’aiment pas l’idée, ou trouvent ça nocif, mais se sentent obligés de l’utiliser. Cela signifie qu'il y a tout de même un terreau. Et le fait qu'il y ait toute cette polémique autour du livre retiré du Goncourt, que ce soit quelque chose qui fait les titres de tous les journaux, montre que la France est un pays qui réagit à l'attaque sur la littérature. C'est intéressant, ça veut dire que cette conversation a lieu et que, en France en tout cas, j'ai plutôt l'impression d'être assez mainstream lorsque je m’insurge contre elle.
##### **Vous êtes inquiet pour vos droits d’auteur?**
Oui, et c’est très grave, car tout cela repose sur un pillage des droits d'auteur absolument monstrueux. Nous avons créé des lois pour protéger ces droits. Elles sont contestables, mais elles sont là depuis trois siècles et demi. Et tout d'un coup, ces gars de la Silicon Valley s'assoient dessus, les défoncent, et finissent invités à l’ONU. Alors qu’ils devraient simplement être en prison.
##### **La prison aussi pour Anthropic, qui aurait numérisé puis détruit des millions de livres ces derniers mois?**
Il faut rappeler que nous avons affaire à des incultes. Je les ai croisés dans la Silicon Valley, 120 d’entre eux. Ce sont des geeks, tous identiques, qui vous parlent 45 minutes dans un _cubicle_. Ils sont eux-mêmes des robots. C’est pour cette raison qu’après ce reportage, j’ai décidé d’aller faire un long voyage à cheval: pour revoir des visages souriants. Globalement, nous sommes en train de déléguer l'organisation de la société à des gens qui ont une conception très particulière de l’univers, qu’ils n’ont pas à imposer au reste des humains.
**Du cœur jusqu’aux mains**
Pour Emma Saudin, responsable du pôle littérature des Éditions de l’Observatoire, la création du label _Sanctuaire 100% humain_ permet autant _«lutter contre le relativisme consistant à dire qu’une création humaine vaut autant qu’une création artificielle»_ , que de réaffirmer la valeur du travail des éditeurs dans le travail d’un texte. _«Je crois en cet échange avec l’auteur, dans le processus de création, dans lequel je m’engage beaucoup. L’IA, en ce sens, est aussi une menace qui pèse sur nous», dit-elle_.
Le constat est partagé par de nombreuses maisons d’édition, qui voient en l’IA une mise en danger de la relation de confiance avec les auteurs. _«Ce label est une prise de risque pour nous, car nous n’allons pas vérifier les manuscrits de nos auteurs. D’abord, parce qu’il s’agit d’un engagement essentiellement moral. Ensuite parce que l’IA se nourrit du pillage des œuvres existantes, et qu’il n’est pas question que nous l'alimentions avec nos 17 titres annuels»_ , poursuit-elle.
Étonnamment, ou pas, ce sont les petites maisons qui réagissent le plus rapidement – L’Iconoclaste serait également en train de se doter d’un label 100% humain –, ainsi que les plateformes d’auto-édition, comme Librinova, qui sont les premières à se retrouver saturées d’ouvrages rédigés parfois intégralement par des machines.
Les plus grandes, elles, semblent moins motrices. Il faut dire que la question est complexe, et que certains auteurs, comme Alain Damasio, assument leur fascination pour la puissance de «l’outil», dont ils font des merveilles. Mais de là à déléguer l’écriture… _«Je suis très attachée à la valeur du labeur, de la faiblesse qu’il y a derrière des livres»_ , conclut Emma Saudin. _«J’aime l’idée qu’un auteur ait pu rire, ou pleurer en l’écrivant. Voire qu’un auteur n’écrive, comme le disait Christian Bobin “seulement si quelque chose lui coule du cœur jusqu’aux mains.”»_.
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