Au Gabon, une tradition animiste pluriséculaire pour préserver le littoral
Par AFP Par Léa NKAMLEUN FOSSO © 2026 AFP
Une procession de pirogues pleines de fidèles en pagnes blancs venus remettre des offrandes aux génies de la mer: au large de Libreville, le peuple Mpongwè a célébré dimanche le Mpago, une tradition animiste pluriséculaire destinée notamment à préserver le littoral, grignoté par la montée des eaux. Tous les cinq ans, des centaines de membres de ce sous-groupe de l’ethnie Myènè, autochtone des côtes du Gabon, se rassemblent dans un village de la péninsule de la Pointe Denis, rapidement accessible en bateau depuis la capitale, pour plusieurs jours de rites ancrés dans la culture gabonaise. Le jour du Mpago, ou jour de l'offrande, en est le point culminant. Les pratiquants croient en la présence d'entités mystiques dans les eaux de l'estuaire du Komo. Ils y sont liés par un ensemble de rituels spirituels voués à s'attirer leurs bonnes grâces. A bord de leurs embarcations, les adeptes ont sillonné pendant des heures les eaux de la mangrove, de l'estuaire et de l'océan, entonné des chants, versé des liqueurs, du tabac, et autres mixtures d'herbes parfumées en guise de présents. "C'est une manière d'apaiser la colère des génies", explique Jacky Mackaya Zimamo, conservateur des reliques du royaume Mpongwè. "Les génies nous offrent du poisson alors on leur offre le miel", image-t-il, le cou ceint d'un collier de coquillage. "Stabilité du pays" La veille au soir, dans leur village d'Izandjo Koumbé, "là où le soleil se couche", en langue Omyènè, un ciel noir, les grondements incessants du tonnerre et les flashs de la foudre, mais pas de pluie, des femmes Mpongwè auréolées d'une couronne de verdure, ont chanté et dansé toute la nuit dans un rite initiatique mis en oeuvre pour assurer l'équilibre de leur environnement.
La nuit, la descendance royale a aussi fleuri les tombes de leurs ancêtres, dont celle du roi Antchuwè Kowè Rapontchombo, dis le Roi Denis, souverain Mpongwè du 18e siècle qui fut entre autres l'un des premiers interlocuteurs entre les peuples du Gabon et ses colonisateurs. L'importance de ces rites est capitale pour "offrir une stabilité dans le pays et dans nos eaux", assure Gérard Adandé Avili, prince de la lignée. "Nous pensons que c'est la colère des génies qui crée la montée des eaux et l'érosion", à travers ces cérémonies, "nous nous battons pour garder nos terres ancestrales", fait-il valoir, tout de blanc vêtu. Car le littoral de la région librevilloise connaît une importante érosion côtière, rappelle Jacky Mackaya Zimamo dans le cimetière royal. Il jette un coup d’œil inquiet aux tombes de ses aïeuls qui "pourraient bien se retrouver sous l'eau dans 40 ans". - Autochtonie -
"Les ensembles rituels qui existent au Gabon sont des éléments centraux" de la société et "font parti de l'identité du pays", explique Marc-Emmanuel Grandgeorge, chercheur en anthropologie sociale, spécialiste des rites gabonais. Les rites et traditions animistes suscitent une "protection et reconnaissance qui émane même des pouvoirs publics", commente-t-il. Signe de l'importance de ces traditions dans le folklore gabonais et de l'autorité coutumière des Mpongwè, une invitation à s'abstenir de toute activité nautique - traversées, pêches et baignade - a été formulée par circulaire à l'ensemble de la population de la capitale. Ce week-end, personne ne barbotait dans la péninsule de la Pointe Denis, réputée pour ses resorts et villas de luxe au bord de sa plage de sable fin. L'occasion de rappeler l'autochtonie des Mpongwè sur ce territoire et de "conscientiser les visiteurs sur la nécessité de préserver l'environnement", fait valoir Gérard Adande Avili qui milite à travers son ONG, SOS Komo-Océan pour, le développement d'un tourisme communautaire et responsable.
"Les gens qui viennent à la Pointe Denis ne savent même pas ou est inhumé celui qui a donné son nom à l'endroit", regrette-t-il. Car la péninsule "a ses autochtones et leur aïeuls ont protégé cette terre pour que les générations présentes et futures puissent en profiter". En marge des festivités, Judith est émue de fierté par ces traditions ancestrales. A 45, ans elle participe pour la deuxième fois aux rites pour contribuer à "apaiser les colères célestes, terrestres et sous-marines". "On est en plein cœur de la tradition, on la met en exercice et on apprend à ceux qui ne connaissent pas", se réjouit-elle, recouverte de tissu blanc en popeline. "C'est très important de savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va, si on ne connait pas ça, on n'a pas d'identité. Je vais transmettre à mes enfants pour leur dire: +voici l'histoire+", promet-elle avec entrain.